L'Express du 13/06/2005
Emploi
La politique des petits pas

par Sabine Delanglade, Georges Dupuy
Pas de grand chambardement dans le modèle social français.
Le Premier ministre veut donner plus de souplesse aux entreprises sans
effaroucher les salariés. Gagnant-gagnant?
Trente milliards d'euros engloutis chaque année dans la politique de
l'emploi, 1 Français sur 10 qui ne travaille pas, 1 jeune sur 4 qui entre
dans la vie active en passant la porte de l'ANPE… Paraphrasant la sentence
désabusée de François Mitterrand, «Contre le chômage on a tout essayé», le
polémiste Nicolas Baverez lançait récemment cette phrase terrible: «Contre
le chômage on a tout essayé… sauf ce qui marche.»
Dès son arrivée à Matignon, Dominique de Villepin refusait la fatalité:
«Nous n'avons pas tout tenté contre le chômage.» Et lors de sa déclaration
de politique générale, la gravité de son ton, son économie de mots, loin de
son lyrisme habituel, ont clairement montré qu'il ne se laisserait pas
entamer dans son combat. N'hésitant pas, pour la première fois, à tester la
résistance de ces fameux «verrous à l'embauche», stigmatisés à longueur de
rapports par la plupart des experts français. Pour n'évoquer que les plus
récents, citons, en janvier 2004, Michel de Virville, le très pacifique DRH
de Renault cloué au pilori pour avoir osé proposer la création d'un contrat
de mission; le très audacieux Michel Camdessus, qui, en octobre 2004,
prônait la simplification des conditions d'embauche dans les PME; ou encore,
en novembre dernier, les économistes Pierre Cahuc et Francis Kramarz, qui
ont recommandé l'amélioration du suivi des chômeurs. Chiche! leur dit
aujourd'hui Villepin! «On ne modifie pas le modèle social français, mais on
expérimente de nouvelles règles du jeu sur le marché du travail des très
petites entreprises», résume Nicolas Bouzou, chef économiste de Xerfi.
«C'est un modèle danois light», analyse de son côté
Yvan Loufrani, professeur de droit du travail à l'ISC
de Paris et responsable de Tripalium, un centre de veille en ressources
humaines sur Internet. Car le Premier ministre a choisi la
politique des petits pas. Pas de grandes réformes de structure, on préserve
le CDI, l'ANPE n'est pas chamboulée, mais on teste la réactivité des TPE
(très petites entreprises). Elles sont 1,5 million à n'employer aucun
salarié souvent par peur des complications. La piste peut se révéler
fructueuse: «Nous espérons de 300 000 à 400 000 emplois», évalue
Jean-François Roubaud, président de la CGPME.
«Tout mérite d'être tenté»
Le gouvernement veut donc leur faciliter la tâche en allégeant la charge que
représente un nouvel emploi. Il s'agit ainsi de simplifier les procédures
d'embauche grâce à un chèque-emploi (disponible sur Internet) qui servira
également de feuille de paie; de mettre en place un nouveau contrat de
travail, plus souple, reposant sur une période d'essai de deux ans et,
enfin, de gommer financièrement les effets du seuil des 10 salariés au-delà
duquel une entreprise voit ses charges s'alourdir considérablement. Les
salariés se voient proposer un complément d'allocation chômage pour
compenser la perte des différentes aides qu'ils touchaient quand ils ne
travaillaient pas et des mesures d'accompagnement et de reclassement en cas
de licenciement. Plus de souplesse pour les entreprises, plus de sécurité
pour les salariés, le Premier ministre voit dans sa mesure un accord
gagnant-gagnant. «Nous attendions cette souplesse pour embaucher davantage»,
se félicite Jean-François Roubaud.
«Au point où nous en sommes, tout mérite d'être tenté», estime un
professionnel, qui n'en pointe pas moins d'énormes divergences avec le
modèle danois. De fait, celui-ci a vu le jour après de longs mois de
négociations avec les syndicats, qui représentent 80% des salariés. Le choix
de Dominique de Villepin de recourir aux ordonnances s'explique par sa
volonté d'aller vite. En écartant les partenaires sociaux et en évitant,
poussé par l'urgence, le débat parlementaire (au risque de mécontenter
certains députés de la majorité), il pourrait avoir un effet
contre-productif majeur. Le gouvernement pourrait se voir accusé de tailler
- à la sauvette - un nouveau Code du travail pour les TPE. Or ce code - 2
632 pages, 1,4 kilo, Kafka chez Dalloz - fait toujours figure de vache
sacrée. «Ce serait un chiffon rouge», avait prévenu Jean-Claude Mailly,
secrétaire général de FO, pour lequel l'urgence sociale portait de toute
façon davantage sur les salaires… Denis Olivennes, en son temps, n'avait-il
pas stigmatisé dans un rapport pour la Fondation Saint-Simon la préférence
française pour le chômage? A Dominique de Villepin de prouver le contraire!
