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Autre article de Delphine Cornelis sur le même sujet : Le Harcèlement toujours à l'affiche
Harcèlement moral sur le lieu de travail

 



Delphine Cornelis

« La question du harcèlement moral », « De la promotion à la dépression », « On vient travailler la peur au ventre »… Les articles consacrés au harcèlement moral ont récemment envahi journaux et magazines, et les émissions TV commencent à prendre le relais (Le 8 novembre dernier, « Ce qui fait débat » magazine de France 3 présenté par Michel Field., a traité du harcèlement moral et sexuel). Depuis la parution en septembre 1998 de l’ouvrage de la psychiatre Marie-France Hirigoyen (1) - Le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien-, le phénomène a été mis au grand jour. Ce best-seller mondial a suscité l’ouverture des esprits et les victimes se sont enfin confiées.

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 Ainsi, il est devenu fréquent de lire ou d’entendre les témoignages de personnes ayant été moralement harcelées. Par ailleurs, l’émergence de conflits sociaux, que ce soit dans les entreprises ou les services publics, s’est faîte vivement ressentir depuis le début de l’année.

Mais avant tout, qu’est-ce que le harcèlement moral   ?

Diverses définitions ont été mises en avant; cependant, nous allons retenir celle de Marie-France Hirigoyen, selon laquelle « par harcèlement sur le lieu de travail, il faut entendre toute conduite abusive se manifestant notamment par des comportements, des paroles, des gestes, des écrits , pouvant porter atteinte à la personnalité, à la dignité ou à l’intégrité physique ou psychique d’une personne, mettre en péril l’emploi de celle-ci ou dégrader le climat de travail » (p. 55 de son ouvrage).

Du stress au harcèlement

            C’est un nouveau mode de gestion des organisations qui serait à l’origine de nombreux cas de harcèlement moral. Aujourd’hui, la dictature du court terme et du zéro délai impose des cadences insoutenables aux salariés. La charge de travail s’intensifie, les salariés sont de plus en plus sollicités, les rythmes de travail s’accélèrent ainsi que la surcharge mentale.

 Par ailleurs, il se forme une inadéquation entre les objectifs fixés et les possibilités des travailleurs. Aussi, une perception du manque de contrôle de la situation se fait ressentir ; et, enfin, un décalage apparaît entre les temps économiques et organisationnels d’une part, et les temps psychophysiologiques, familiaux et sociaux d’autre part. Ce décalage est aggravé par les nouvelles formes d’aménagement du temps de travail qui accordent moins de soupapes aux salariés durant leur journée de travail, et les nouvelles technologies de l’information qui rendent les salariés disponibles en permanence.

 Tous ces facteurs renforcent les tensions, relèvent le niveau de stress, et contribuent ainsi au développement des conduites de harcèlement. En effet, le niveau excessif de stress peut déstabiliser les individus, qui, « soumis à de petites agressions répétées, risquent de basculer dans un stress pathologique auquel ils vont réagir de plus en plus violemment, soit par des conduites telles que l’hypercontrôle de soi, le refus de communiquer, ou encore divers comportements agressifs symboliques tels que le harcèlement »(Michèle Kahn-Allaire, psychosociologue, enseignante au CNAM, C.R.A. de Tours). C’est pourquoi en se laissant guider par la hiérarchie, un individu pourra aller jusqu’à faire souffrir les autres. Aussi, le harcèlement moral émane-t-il le plus souvent de cadres qui se voient administrer des objectifs de plus en plus contraignants, et qui vont alors déverser sur leurs subordonnés toute cette pression qui est devenue leur lot quotidien.  En fait, on peut mettre en avant deux formes déterminées de harcèlement moral dans l’univers professionnel. D’une part le harcèlement institutionnel, mis en place par certaines organisations dans un objectif d’amélioration des rendements et de la rentabilité ; d’autre part, le harcèlement stratégique, dont l’objectif est alors de faire démissionner un ou plusieurs individus.

Le harcèlement institutionnel

Certaines organisations sont adeptes d’un système de ‘management par le stress’ ; ainsi, elles vont encourager le harceleur dans sa démarche. Il s’agit d’un harcèlement institutionnel, qui se pratique essentiellement dans le secteur de la grande distribution, de l’hôtellerie, et qui s’accroît dans le secteur public.

Aménagement et réduction du temps de travail sont souvent synonymes pour ces entreprises d’une intensification du travail. De ce fait, elles pratiquent la chasse aux temps morts, elles instaurent un environnement de compétition entre les salariés, et elles mettent en place des obligations de résultats de plus en plus contraignantes. Ainsi, des formations ont pu être instituées dans le but d’apprendre aux managers  à gérer l’entreprise dans un climat de stress, où brimades, incompréhensions et humiliations sont de rigueur. Dans certains cas extrêmes, des salariés se sont donné la mort en raison de la terreur psychologique qu’ils devaient affronter au quotidien. « En 1998, un cadre dépressif et surmené a mis en scène son suicide : on l’a retrouvé mort, le corps recouvert de Post-it où étaient listées l’ensemble des tâches qu’il devait accomplir », ( Le Monde, 7 octobre 1998, page 4)

« En France, un commercial embauché chez un vendeur de cuisines a craqué après plusieurs mois de séances de « reporting » : le meilleur vendeur y était applaudi et le plus mauvais passait devant les autres, courbé sous les huées. Dans ce type d’entreprise, le management par l’humiliation est devenu un mode de gestion du personnel.», ( L’expansion n°598, mai/juin 1999, page 51. D’après un dossier réalisé par Florentin Collomp et Pascale-Marie Deschamps).

Le harcèlement stratégique

 Une autre forme de harcèlement s’est développée : le harcèlement stratégique. L’objectif est simple : il s’agit de faire démissionner une personne jugée indésirable (délégués du personnel, arrêts maladie répétés, profil qui  ne correspond pas à celui souhaité par l’employeur, etc.). La manœuvre consiste à faire craquer la victime jusqu’à ce qu’elle démissionne, et éviter ainsi les indemnités de  licenciement. Différents moyens sont utilisés par le harceleur pour parvenir à ses fins : déconsidérer la victime, l’isoler, l’empêcher de s’exprimer, la discréditer dans son travail, et l’accuser de paranoïa si elle essaie de se défendre… Voir l’histoire de Mr. M.  

Une préoccupation grandissante

On pourrait évidemment se poser la question de savoir pourquoi, dans la plupart des cas, personne ne réagit. La réponse est simple, le silence des autres salariés résulte de la crainte qu’ils ont de perdre leur emploi. La conjoncture actuelle, où se mêlent chômage et précarité, ne permet pas la mise en place d’une solidarité qui est indispensable dans ces situations. La création d’un système de protection de l’emploi et du témoignage faciliterait les confidences (par exemple, instaurer une nullité du licenciement face aux victimes et aux témoins). Mais face à une récente prise de conscience de la gravité de la situation, et à l’effet médiatique d’ouvrages consacrés au sujet, tels que celui de Marie-France Hirigoyen, victimes et témoins commencent à se manifester.

Ainsi, depuis l’année passée, les syndicats font preuve d’un regain d’intérêt dans la lutte contre le harcèlement psychologique. « Depuis juillet 1999, la CGT a consacré 2 journées d’études à la santé au travail : le harcèlement a occupé une large partie des débats. Quant à la CFDT, elle a organisé le 30 mars 2000 un colloque sur « le harcèlement moral en entreprise » » (Le Monde, 31 mars 2000, page 21. Lemaître Frédéric). Dans une même mesure, les juges deviennent sensibles à la situation ; pour preuve, ils ont récemment considéré  plusieurs suicides ou tentatives de suicide comme des accidents du travail, intégrant ainsi la dimension psychologique dans les conditions de travail, (L’Express du 30 Mars 2000 : le harcèlement moral condamné). Une jurisprudence se met alors progressivement en place, bien qu’elle ne soit encore que très faiblement étendue pour l’instant.

Un cadre légal qu’il reste à instituer

 En effet, malgré cette sensibilisation, la France est encore très en retard en matière de législation, ce qui laisse relativement peu d’initiatives aux inspecteurs du travail. A défaut d’un texte de loi précis sur le harcèlement moral, « certains tentent de s’appuyer sur des articles généraux du code du travail, relatifs, par exemple, à l’obligation pour le chef d’établissement d’assurer « la sécurité et protéger la santé des travailleurs »(L.230-2), ou bien à la protection des droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives(L.120-2) »(Le Monde, 12 octobre 1999, page 10. Aizicovici Francine). Cependant, cette solution ne reste qu’une alternative qui demeure très insuffisante. En Suède, les violences psychologiques sont sanctionnées depuis la loi de 1977, qui a été complétée en 1994 par un décret donnant une définition claire du harcèlement, ce que la France n’a d’ailleurs toujours pas établi. Le 14 décembre 1999, le groupe parlementaire PCF avait donné sa définition du harcèlement moral et avait, le premier, déposé une proposition de loi à l’Assemblée. Cette proposition de loi n’a toutefois pas encore été étudiée. D’après un article d’Entreprise et Carrières du 10 octobre dernier,  la commission des Affaires sociales de l’Assemblée se serait penchée sur le sujet, et proposerait la mise en place d’une mission d’information (qui devrait être effective ces jours-ci), sans obligation de délai. Ensuite, une dizaine de membres proposeraient une définition juridique du harcèlement moral afin qu’une loi puisse être instaurée ultérieurement.

Pétition contre le harcèlement

            Je vous invite donc à venir signer la pétition contre le harcèlement moral sur le lieu de travail.

                                                                                       Delphine CORNELIS  

(1) Marie-France Hirigoyen, psychiatre, psychanaliste et psychothérapeute familiale, a publié Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien. Ed.Syros, 1998. Réed. Poche, 2000.

Mr. M. a 56 ans. Il travaille dans un garage et depuis plus de 2 ans subit insultes, brimades, humiliations de la part de son employeur et d’autres membres du personnel.

A l’origine de cette situation, des témoignages de Mr. M. devant les prud’hommes en faveur de deux collègues qui ont été licenciés abusivement.

La situation se dégrade rapidement ; le directeur lui propose une transaction : quitter son emploi contre deux mois de salaire. Mr. M. refuse et se fait insulter.

Puis il se voit surchargé de travail, chronométré pour évaluer son rendement, abreuvé de notes de service, réprimandé parce qu’il ne peut pas faire mieux.

La situation se dégrade encore avec l’intervention d’autres collègues qui n’hésitent pas à l’insulter quand il passe près d’eux. Le directeur lui redit qu’il ne le retient pas, qu’il peut quitter l’entreprise quand il veut.

Mr. M. devient dépressif et se met en arrêt de travail. Il s’attend à son retour à retrouver les esprits calmés, mais bien au contraire. Dorénavant, le directeur interdit à quiconque de lui parler et il est complètement isolé du reste du personnel.

Le harcèlement continue jusqu’à ce que Mr. M. entame une procédure prud’homale de résolution judiciaire de contrat de travail.

Malgré les preuves et les témoignages d’anciens collègues, il est débouté en premier jugement sur l’ensemble de sa demande. Profondément blessé, il ne poursuit pas en appel et met fin à la procédure en démissionnant. Depuis, il a fait valoir ses droits à la retraite.      

Cette histoire est tirée du site de l’association « Mots pour maux au travail ».     

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Delphine Cornelis

 

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