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 La réforme de la médecine du travail : vers une culture de prévention des risques au niveau de l’entreprise
 

Publié le : 25 juin 2005

Auteur : Noelle Silvere

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Forum de discussion

Le chantier de la réforme de la médecine du travail a été engagé par l'État depuis plusieurs années et s'achève avec la publication du décret du 28 juillet 2004 et la circulaire DRT n°03 du 07 avril 2005, troisième et dernier volet d’un processus auquel ont contribué l'ensemble des acteurs de la prévention de la santé au travail.
Ce texte achève la réforme de la médecine du travail initiée à l’origine par la directive-cadre européenne du 12 juin 1989 relative à la santé et à la sécurité du travail, transposée dans le droit français par la Loi n°91-1414 du 31 décembre 1991, puis par l’accord interprofessionnel sur la santé au travail du 13 septembre 2000 et la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002.
   

 Les 3 axes principaux de cette réforme :

 1/ L’insuffisance de la ressource médicale

 Dans les dix années à venir, près de 3 000 des 7 000 médecins du travail exerçant aujourd'hui auront atteint l'âge de la retraite.

Deux mesures de renforcement des effectifs ont été mises en place, à savoir :

-          la régularisation des médecins non spécialisés mais exerçant dans les services de santé au travail ;
-          la reconversion des médecins d'autres spécialités vers la médecine du travail.

Ces mesures exceptionnelles s'appliqueront jusqu'en 2007, date à laquelle la réforme des études médicales entrera en vigueur. Loi n° 2002-73 du 17 janvier 2002 de modernisation sociale

 A la lecture du compte-rendu de la réunion nationale concernant la Médecine du Travail du 19 décembre 2002, on constate que des mesures étaient nécessaires pour pallier à la pénurie de médecin du travail : « […] La loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 a permis une seconde régularisation de confrères exerçant la médecine du travail sans diplôme. […] Le déficit chronique en médecins du travail pourrait menacer à terme l’existence de la discipline. […] » Source : CNIMT (Collège National des Internes de Médecine du Travail)

Les statistiques du déficit prévisionnel donnent toutes des résultats différents. Le Centre interservices de santé et de médecine du travail en entreprise (CISME), dans une note qui explique, entre autre, les défauts de la méthode utilisée pour l’enquête de la DARES de 2003, conclut qu’« il n’y aura jamais d’excédent et le déficit à prévoir en nombre de médecins du travail sera beaucoup plus important que les chiffres présentés dans le tableau qui conclut l’analyse faite par la DARES ».

2/ L’introduction de la pluridisciplinarité

 En 2003 a été introduite l'obligation de pluridisciplinarité dans les services médicaux du travail, qui sont devenus des services de santé au travail.  L'approche pluridisciplinaire, associant des compétences médicales, techniques et organisationnelles, est un outil indispensable pour contribuer à l'évaluation des risques en entreprise et pour proposer des mesures de prévention. Elle offre une réelle possibilité d'enrichissement de l'action des différents acteurs. Décret n° 2003-546 du 24 juin 2003 -  Circulaire DRT 2004/01 du 13 janvier 2004

 Face à cette mesure, des réactions très différentes sont à noter :

 Le Journal l’Humanité définit ce décret comme visant « à transformer les services de médecine du travail en services de santé au travail permettant l’intervention hors contrôle des médecins, d’intervenants en prévention des risques professionnels (IPRP) à la main des employeurs » (04 août 2004) « Nous n’avons par exemple aucune garantie concernant la formation des intervenants en prévention des risques professionnel »  (Bernard Salengro – C.F.E.-C.G.C.).

 La pluridisciplinarité peut être perçue comme devant « permettre d’alléger le travail du médecin pour certaines tâches et d’améliorer la prévention. Dans cet objectif de prévention, de nouveaux intervenants en prévention des risques professionnels (IPRP) seront amenés à épauler la médecine du travail : ergonomes, hygiénistes, toxicologues... "Nous ne sommes pas opposés à la pluridisciplinarité, explique le Docteur Lionel Doré. Les compétences techniques enrichissent les compétences médicales. Mais la technique ne doit en aucun cas se substituer à la médecine. Cela doit être un plus." » (Le Journal du Management - octobre 2004)

 3/ La réforme touchant aux structures de la médecine du travail

 Le dernier volet de la réforme touche à la modernisation des services de santé au travail qui s'inscrit dans la perspective plus vaste d'une modernisation du système français de prévention. Le décret du 28 juillet 2004 place les services de santé au travail en état de répondre aux enjeux considérables de prévention et de protection de la santé qui existent en milieu de travail.

 Les principales modifications réglementaires concernent 4 grands domaines.

 1. Les services de santé au travail voient leurs règles de constitution modifiées (en écho à la refonte de la base de calcul de la charge de travail du médecin du travail) et leur fonctionnement est placé sous une transparence plus grande.

 2. Les missions du médecin du travail sont assurées suivant deux axes complémentaires :

 -          une activité de prévention sur le milieu de travail se traduisant par une présence renforcée dans les entreprises.
L'action du médecin du travail sur le milieu de travail représente l'apport essentiel de la médecine du travail. Aussi, le médecin du travail à temps plein doit consacrer environ le tiers de son temps de travail à cette mission, soit au moins 150 demi-journées de travail effectif (pour un temps plein).
-          une surveillance médicale individuelle de tous les salariés, mettant particulièrement l’accent sur le suivi des salariés exposés à des risques particuliers.
La surveillance médicale individualisée est organisée pour tous les salariés, elle se concentre en particulier sur les catégories de salariés qui en ont le plus besoin, soit en raison de caractéristiques qui leur sont propres (jeunes travailleurs, travailleurs handicapés...), soit en raison des risques particuliers attachés au poste de travail (substances cancérogènes, risque chimique...).

La charge maximale de travail d’un médecin est redéfinie afin de lui permettre de remplir ces missions.

De façon à assurer l'effectivité du suivi médical et de l'action sur le milieu de travail, tout en prenant en compte la nature des risques auxquels sont exposés les salariés, des seuils maximum par médecin du travail sont définis : 450 entreprises, 3 200 examens par an et 3 300 salariés.Au-delà de l'action exercée directement au bénéfice des salariés et de l'entreprise, la médecine du travail peut et doit, grâce à cette activité clinique, apporter une contribution importante à la veille sanitaire et participer à une fonction d'alerte, par la production de données sanitaires, comme le prévoit la loi de santé publique.

3. L’indépendance du médecin du travail est réaffirmée et renforcée par un meilleur contrôle, à l’occasion de la nomination et du licenciement du médecin ou de changements d’affectation d’entreprise ou de secteur.

4. La transparence se voit renforcée par la modernisation du contrôle social ainsi que du contrôle administratif et facilitée par la disponibilité de l’information.Décret 2004-760 du 28 juillet 2004 - circulaire DRT n° 03 du 07 avril 2005

Les points de vues sur l’intérêt de cette réforme sont divergents. Certains la défendent alors que d’autres, la majorité des syndicats, voient dans ces mesures une menace pour l’ensemble de la médecine du travail et la protection de la santé des salariés.

Dans un communiqué du 12 août 2004, la C.G.T. dénonce ce décret en indiquant que « le patronat cherche à surcharger le médecin du travail en examens médicaux afin de l’éloigner de l’analyse des postes de travail, de masquer les conséquences pathologiques des conditions de travail sur la santé des salariés et tenter de priver les travailleurs et leurs représentants de l’action d’un professionnel soumis au respect déontologique et réglementaire, avant l’autorité de l’employeur, pour protéger la santé des salariés. »

La C.F.D.T., insatisfaite, voit cependant dans ce décret de réelles avancées : « Ce décret n’est pas parfait mais il comporte des avancées non négligeables qui résultent de revendications propres à la C.F.D.T. », indique Laurence Théry. En particulier, le renforcement du rôle du médecin en milieu de travail pour une prévention effective des maladies professionnelles. Ce décret porte-t-il les premières bases de cette ambition ? « Oui, les médecins du travail doivent désormais passer 150 demi-journées sur le terrain de l’entreprise. À eux de les exiger, de les planifier et d’en rendre compte dans le cadre d’un travail pluridisciplinaire aux côtés des IPRP. » (mis en ligne le 27 août 2004)

Outre les nombreuses critiques sur l’ensemble de la réforme, certaines mesures ont suscité plus de commentaires comme, entre autres, celles sur la suppression de la visite annuelle (examen médical porté à 24 mois excepté pour les salariés soumis à une surveillance médicale renforcée), la redéfinition de la charge maximale par médecin du travail avec des seuils plus élevés et la généralisation de la pluridisciplinarité.

Selon Lionel Doré, Secrétaire général du Syndicat national professionnel des médecins du travail, « Les médecins du travail ont une charge d’activité déjà très importante leur permettant difficilement d’accomplir leur mission de prévention des risques professionnels. Cette charge de travail va s’aggraver par l’augmentation de l’effectif moyen suivi par médecin. […] Il est également avancé que la biennalisation de la visite médicale libère du temps pour le médecin. Ce serait exact si l’augmentation de l’effectif suivi n’avait pas absorbé et dépassé le gain de temps dégagé. »

Le Docteur François Jabot de l'Association lorraine des services médicaux du travail à Nancy, estime que « la baisse du rythme des visites médicales va introduire plus de souplesse et dégager du temps. Je pense d'ailleurs qu'on ne va pas assez loin. Il faudrait espacer encore plus le délai maximum pour les visites. » (Le Journal du Management - octobre 2004 

Pour répondre aux nombreuses questions et critiques, Gérard Larcher, ministre délégué aux Relations du travail, dans un entretien à Liaisons Sociales, a réagit aux critiques suscitées par le décret du 28 juillet 2004 et s’explique sur l’ensemble de la réforme.

Il a également demandé au directeur des relations du travail d’écrire aux médecins du travail en leur adressant ce message : « Ce décret s’inscrit dans un processus de réforme des services de santé au travail. Avec deux objectifs. D’abord, donner à la médecine du travail, compte-tenu de ses besoins démographiques, de la pyramide des âges vieillissante des entreprises, de l’évolution des risques et des attentes sociales, les moyens de répondre aux exigences de santé et de sécurité au travail. Ensuite, privilégier une approche qualitative plutôt que quantitative, en mettant l’accent sur la présence effective des médecins dans l’entreprise. »

Interrogations sur les conséquences financières suite à la réforme

« Face à la baisse de la fréquence des visites médicales, les employeurs s’attendent à une baisse des cotisations. La réforme prévoit au contraire de redéployer les moyens, et non de les réduire. »

Le Syndicat national des Professionnels de la Santé au Travail interpelle le Ministère du travail dans un flash info de mai 2005, sur les conséquences de la dernière circulaire sur le financement des services de santé au travail (SST).

En parallèle, nous pouvons noter que parmi les questions posées au gouvernement (publiées au JO) plusieurs d’entre-elles concernent le financement des services de santé au travail : interrogations sur des disparités entre les SST concernant le montant des frais par salariées avec des augmentations plus ou moins élevées. Dans certaines SST, le paiement ferait même désormais l'objet d'un appel à cotisation annualisée, avec recouvrement d'avance, contrairement à la pratique jusqu'alors répandue du paiement à l'acte. Ceci est perçu comme une nouvelle difficulté financière pour les petites et moyennes entreprises.

Dans un entretien, le Docteur Ange Mezzadri, administrateur national de l’association française des techniciens et ingénieurs de sécurité et des médecins du travail (AFTIM), dresse un constat négatif sur ce point : « l'exigence de qualité demandée par les pouvoirs publics, les employeurs et les salariés, nécessite des moyens que la réforme n'a pas prévus. C'est d'autant plus inquiétant que, dans le même temps, les services de médecine du travail se livrent dans certains endroits une concurrence commerciale un peu effrénée, allant jusqu'à baisser le prix des cotisations. Cette réforme est intéressante et ambitieuse, elle peut ouvrir des portes, mais n'est pas allée jusqu'au bout de ses exigences en ne posant pas clairement le problème du financement de la médecine du travail. » (Le généraliste n° 2335 du 10/06/05

Rappelons que 15,4 millions de salariés* sont suivis sur le plan médical avec prise en compte de leur environnement professionnel, et ce, sans coût pour la Sécurité Sociale, la Médecine du travail étant organisée et financée par les employeurs.(*chiffre DARES)

La réforme de la médecine du travail va dans le sens d’une dynamique de prévention des risques professionnels et répond à une obligation communautaire.

Pour Gabriel Paillereau, Délégué général du Centre interservices de santé et de médecine du travail en entreprise (CISME) : « La réforme ouvre un espace facilitant l’expérimentation de pratiques novatrices. A chacun désormais d’assumer les responsabilités que lui confèrent sa place et ses missions pour atteindre l’objectif visé : faire de la prévention un enjeu majeur de la politique des entreprises au bénéfice du salarié, de l’entreprise elle-même et de la société dans son ensemble. » (Liaisons Sociales / magazine - octobre 2004)

 

SOURCES - BIBLIOGRAPHIE
 
 
http://www.legifrance.gouv.fr/
§          Décret en Conseil d'Etat  2004-760  du 28 juillet 2004 (J.O n° 175 du 30 juillet 2004) relatif à la réforme de la médecine du travail et modifiant le code du travail (deuxième partie : Décrets en Conseil d'Etat)
§          Décret n°2003-546 (JO n°146 du 26 juin 2003) pris pour l’application de l’article L.241-2 du code du travail et modifiant le code du travail (deuxième partie : Décrets en Conseil d’Etat)
§          Loi de modernisation sociale N°2002-73 du 17 janvier 2002 (JO 18 janvier 2002)
§          Loi n°91-1414 du 31 décembre 1991 (J.O n° 5 du 7 janvier 1992) modifiant le code du travail et le code de la santé publique en vue de favoriser la prévention des risques professionnels et portant transposition de directives européennes relatives à la santé et à la sécurité du travail (1)
http://www.sante-securite.travail.gouv.fr/
§          Circulaire DRT N° 03 du 07 avril 2005 relative à la réforme de la médecine du travail
§          CIRCULAIRE DRT 2004/01 du 13 janvier 2004 relative à la mise en œuvre de la pluridisciplinarité dans les services de santé au travail
http://europa.eu.int/scadplus/leg/fr/cha/c11113.htm
Directive 89/391/CEE du Conseil, du 12 juin 1989, concernant la mise en oeuvre de mesures visant à promouvoir l'amélioration de la sécurité et de la santé des travailleurs au travail.
www.cfdt.fr
Accord du 13 septembre 2000 sur la santé au travail et la prévention des risques professionnels
Liaisons Sociales
-    Numéro spécial complément au numéro 14390 du 27 mai 2005
Dossier de 98 pages très détaillé sur «L’organisation des services de santé au travail ; Rôle du médecin du travail ; Statut du médecin du travail ; Responsabilité en médecine du travail »
- Liaisons sociales / magazine. octobre 2004 – p. 12 et 13 : Débat – Trois points de vue sur la réforme de la médecine du travail
- Liaisons sociales – quotidien – Bref Social du jeudi 5 août 2004 N° 14190
- Liaisons sociales – quotidien – Bref Social du mercredi 8 septembre 2004 N° 14209 : Interview de Gérard Larcher, ministre délégué aux Relations du travail
http://www.cisme.org/
Centre Interservices de Santé et de Médecine du travail en Entreprise
Tableau des Accords de branche existants relatifs a la santé et à la sécurité au travail
http://management.journaldunet.com/dossiers/041053medecine/reforme.shtml
Dossier Médecine du travail, La réforme qui divise
http://www.legeneraliste.fr/archives/view_article.php?cle=G2335R01SR04D00A01
Entretien avec le Dr Ange Mezzadri dans « le généraliste » n° 2335 vendredi 10 juin 2005
Syndicat National des Professionnels de la Santé au Travail snpst@wanadoo.fr
Flash infos n° 22 – mai 2005
www.cfdt.fr
Communiqué de presse mis en ligne le 24 août 2004 déclaration de Rémi Jouan, secrétaire national
Actu Conditions de travail – Manuel Bastien – mis en ligne le 27 août 2004
Article CGT : www.cgt.fr  Communiqué du 12 Août 2004
http://www.cnimt.org/index.php
CNIMT (Collège National des Internes de Médecine du Travail)
http://www.questions.assemblee-nationale.fr/
Questions publiées au JO sur les dispositions du décret du 28 juillet 2004
http://www.aimt63.asso.fr/organisation/cotis/cotis.htm
Exemples de montants de cotisations pour 2005
 
ANNEXES
 

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