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Par David Loue

 La Graphologie, portrait d'une méthode dite " irrationnelle "


Parmi les nombreuses méthodes utilisées dans le recrutement des salariés, il en existe de nombreuses qui sont sujettes à polémiques, on les appelle les méthodes " irrationnelles ". Ce terme désigne entre autres des pratiques telles que l'utilisation du thème astral du candidat, la chirologie, la numérologie mais aussi la morphopsychologie et la graphologie. C'est à cette dernière méthode que nous nous intéresserons dans cet article.

La graphologie: présentation générale

Cette technique est née de la constatation que malgré l’apprentissage scolaire d’un même modèle d’écriture, chacun adopte ensuite un graphisme qui lui est propre, différent de tous les autres. L’écriture serait ainsi le reflet de quelque chose de très personnel, que l’on pourrait étudier en suivant une méthode d’analyse de la personnalité.
Cette analyse vise à dégager trois aspect : l’intelligence, l’affectivité et l’activité en se referant à 7 caractéristiques de l’écriture : la direction de celle-ci,la forme, la vitesse, la continuité, la pression du stylo sur le papier, la dimension des caractères, l’ordonnance des lettres.
Elle est pratiquée par des spécialistes ayant suivi plusieurs années de formation éventuellement sanctionnée d’un diplôme.
La graphologie n’est pas une profession réglementée et il existe deux syndicats : le groupement des graphologues-conseils de France (GGCF) dont le diplôme est reconnu par l’Etat, et la Société Française de Graphologie (SFG) dont le diplôme est reconnu d’utilité publique.
Au début des années 80, suite à l'engouement des entreprises pour cette technique de recrutement, le Ministère du Travail a reconnu officiellement le "diplôme"du Groupement des Graphologues Conseils de France accréditant ainsi le bien-fondé de la graphologie à des fins professionnelles Sur le plan juridique, il n'existe aucun "diplôme d'état" de graphologie. La formation délivrée par des organismes ou écoles privées est sanctionnée par un "certificat de fin d'études" .
La plupart des entreprises qui utilisent officiellement la graphologie font appel a ces experts  qui estiment eux-mêmes leur marge d’erreur entre 15 et 20%. Certains graphologues se spécialisent dans un domaine : sélection professionnelle, orientation conjugale, expertise auprès des tribunaux mais tous travaillent selon la même approche.

Pour travailler le graphologue demande : un ou plusieurs documents manuscrit originaux (de préférence au stylo) signés, le sexe et la nationalité (ou le lieu de la première scolarité).
A partir de là, il réalise selon la demande :
-un simple tri de plusieurs dossier selon quelques critères clef
-une esquisse qui dépeint en quelques lignes les traits dominant de la personnalité
-une analyse succincte donnant en une page le profil général de la personnalité
-une analyse approfondie en trois ou quatre page  comportant plusieurs chapitre :intelligence et affectivité par exemple.


Ainsi, il serait possible de déterminer par exemple si une personne est méthodique, imaginative,  si elle a penchant pour le travail de groupe, si elle est dynamique ou si elle manque de confiance en elle….

Au niveau du processus de recrutement, une analyse graphologique peut-être réalisée à tous moments :
au premier examen des candidatures, pour préparer l’entretien (s’il est réalisé par un sélectionneur graphologue), en fin de sélection au moment du choix parmi les derniers candidats.
Cette méthode est très utilisée en sélection, compte tenu de sa rapidité, de sa réalisation hors de la présence du candidat et de son prix modique.

Quelles sont les raisons de son utilisation ?

Le prix est en effet la première raison du succès de cette méthode qui reste nettement moins coûteuse qu’un essai professionnel (de 10 Euros par dossiers pour un simple tri jusqu’à environs 100 Euros en moyenne pour une analyse graphologique approfondie).

L’analyse graphologique est généralement bien vécue par les candidats comme le sous-entend Nicole Dognin, recruteur chez GFI : « La méthode est indolore contrairement aux tests ou aux entretien  vécus dans l’angoisse »

Enfin, le portrait dressé par le graphologue demeure relativement ouvert  de tel sorte que le recruteur ne se sent pas dépossédé de son pouvoir de décision.

Une certaine fascination constatée à la fin du XXème siècle pour tout ce qui a trait à l’irrationnel, tout ce qui nous dépasse, explique enfin pourquoi de temps à autres des personnes influençables subjuguées par l’aspect un peu magique de cette technique, s’en remettre les yeux fermés aux avis de « leur » graphologue .

La graphologie a connu depuis la fin des années 70 jusqu’au milieu des années 90 un essor remarquable dans les pratiques de recrutement. Comme le montre le tableau ci-dessous, la France arrive en tête de son utilisation : en effet la graphologie est une spécificité française !!

Certains recruteurs affirment que la méthode idéale n’existe pas : même les entretiens qu’ils croyaient fiables, sont de plus en plus critiqués face à des candidats de mieux en mieux préparés…devant leur impuissance , leurs raisonnement est simple : « après tout , la grapho ou autre chose… » .Ainsi de nombreux sélectionneurs en entreprises ou en cabinet font travailler régulièrement des graphologues.

« 80% des entreprises françaises avouent utiliser la graphologie couramment dans le processus de recrutement ».

Il n’y a, a priori, aucune raison d’en avoir peur et elle ne représente qu’un des  paramètres entrant en ligne de compte pour la sélection d’un candidat. Il est d’ailleurs frappant de voir que cette méthode a moins d’opposants que les tests. On fait plus volontiers appel au graphologue qu’au psychologue. Peut-être pour une raison de coût sans doute aussi parce que ce moyen semble accessible à tous(ce qui ne va pas sans danger).

La graphologie est alors considérée comme un outil précieux, qui n’est pas un processus de sélection à part entière mais plutôt  une méthode d’aide au recrutement. Les qualités ou les faiblesses analysées ne le sont que dans le cadre du travail à accomplir : c’est du moins ce qui est affirmé car depuis le début des années 90, les méthodes de recrutement sont dorénavant encadrées au niveau légal.

La graphologie et le droit : le chat et la souris ?

Voici les différents articles qui encadrent légalement les méthodes de recrutement :

La loi n°92-1448 du 31 Décembre 1992, dans le Code du Travail, stipule que "le candidat à un emploi doit être informé des méthodes d'aide au recrutement utilisées à son égard. Ces méthodes sont tenues d'être pertinentes au regard de la finalité poursuivie". 
La loi 78-17 du 6 Janvier 1978 précise "qu'il convient d'informer le candidat sur sa demande et conformément aux articles 35 et 45 des résultats des analyses, notamment des tests éventuellement pratiqués".

Article L121-6 :  Les informations demandées, sous quelque forme que ce soit, au candidat à un emploi ou à un salarié ne peuvent avoir comme finalité que d'apprécier sa capacité à occuper l'emploi proposé ou ses aptitudes professionnelles.
Ces informations doivent présenter un lien direct et nécessaire avec l'emploi proposé ou avec l'évaluation des aptitudes professionnelles. Le candidat à un emploi ou le salarié est tenu d'y répondre de bonne foi.

Article L121-7  Le candidat à un emploi est expressément informé, préalablement à leur mise en oeuvre, des méthodes et techniques d'aide au recrutement utilisées à son égard. Le salarié est informé de la même manière des méthodes et techniques d'évaluation professionnelles mises en oeuvre à son égard. Les résultats obtenus doivent rester confidentiels.
Les méthodes et techniques d'aide au recrutement ou d'évaluation des salariés et des candidats à un emploi doivent être pertinentes au regard de la finalité poursuivie.

  Article L121-8 Aucune information concernant personnellement un salarié ou un candidat à un emploi ne peut être collectée par un dispositif qui n'a pas été porté préalablement à la connaissance du salarié ou du candidat à un emploi.

Les méthodes de recrutement doivent être connues des candidats, des salariés et du comité d’entreprise.
Ceci est prévu par les articles L121-7 et L121-8 du Code du Travail. L’employeur ne peut faire passer des tests « en cachette », il doit informer les représentants du personnel des procédures de recrutement et le candidat à l’embauche doit en être lui-même informé.

Le candidat détient donc un véritable droit à l’information qui peut être invoqué devant la justice.
Le paradoxe entre un encadrement légal strict et un taux important d’utilisation de la graphologie m’ont amené à interroger Marilou Bruchon-Schweitzer, professeur de psychologie à Bordeaux, spécialiste des méthodes de recrutement dites « irrationnelles » et auteur du chapitre "Doit-on utiliser la graphologie dans le recrutement ?" paru dans l'ouvrage collectif dirigé par C. Lévy-Leboyer " Ressources Humaines. Les apports de la psychologie du travail".( Paris : Editions d'Organisation, 2001, pp. 89-110).

« Q : Le droit stipule que les procédures de recrutement doivent être en relation directe avec le poste proposé. Comment les recruteurs justifient-ils l'utilisation de la graphologie par exemple, vis à vis de la Loi d'une part et vis-à-vis de leurs supérieurs qui ne peuvent en ignorer la pratique d'autre part ?

R : Je ne peux pas vous répondre directement, n'étant pas recruteur. Selon mon enquête de 1990 et celle de Christian Balicco en 1999, les seuls arguments des consultants sont le faible coût de cette méthode, sa facile applicabilité et sa bonne acceptabilité par les candidats et les employeurs (le plus souvent non informés, ou désinformés, du moins en France, quant à l'illégalité de ces pratiques, vis-à-vis de la loi de janvier 1993, et quant à leur absence totale de validité). Seuls des procès retentissants en France (comme aux USA), intentés par des candidats, feront jurisprudence et feront changer les mentalités.

Q : Les recruteurs adeptes de la graphologie ne misent-ils uniquement que sur un laxisme des instances légales? Le droit stipule également que les candidats peuvent exiger un "feed-back" de leur entretien en cas d'échec. On sait que finalement très peu de personnes font le siège de l'entreprise pour l'obtenir...

R : Je ne peux répondre que de l'extérieur ! Pour l'instant, les recruteurs prétendent répondre aux candidats dans environ 90 % des cas d'après mon enquête de 1990, alors que les candidats ne disent recevoir de réponse que dans 50 % des cas (une réponse écrite étant exceptionnelle : 8% des cas, le reste étant une réponse orale par téléphone, très sommaire ; ces réponses sont faites le plus souvent à la demande des candidats). Encore une fois, il devrait exister des associations de défense des intérêts des candidats exigeant que ces pratiques changent !

Q : Les entreprises utilisant ces méthodes ne misent-elles donc que sur le fait qu'il y a très peu de chance pour qu'elles soient "démasquées"? Ou bien profitent-elles d'un vide juridique en la matière?

R : Je ne sais pas encore une fois ce qu'il y a "dans la tête" des recruteurs ! Pour l'instant ils continuent à utiliser les techniques irrationnelles en toute impunité pour plusieurs raisons sans doute : ignorance chez eux et dans le public, faible coût, applicabilité, acceptabilité. On ne peut parler de "vide juridique" : loi du 1/1/93 sur le recrutement et les libertés individuelles : toute technique utilisée dans le recrutement doit être "pertinente" (valide) et "transparente" (le candidat doit être tenu au courant des méthodes utilisées pour l'évaluer) ; Code Pénal (article R 34) : toute pratique divinatoire est interdite...; Code Pénal article 416 : aucune analyse ne peut être faite à l'insu des candidats (photo, écriture, voix, date de naissance,...). Simplement, la loi n'est pas appliquée, sans doute parce que la plupart des candidats ignorent leurs droits et qu'ils n'osent pas porter plainte (aucune association de défense de leurs droits n'existe). »

La contestation scientifique : la graphologie doit faire ses preuves…

Une enquête très pointue, réalisée par entretien auprès de 60 cabinets et 42 services d’entreprises par Marilou Bruchon-Schweitzer (professeur de psychologie à Bordeaux et auteur de nombreuses publications à ce sujet) montre que « la graphologie est utilisée par 33% des cabinet et 21% des entreprises pour les premiers tris tout en étant toujours associée à l’examen de la lettre et du CV. Un examen graphologique approfondi est effectué après ce premier tri  dans 72% des cas en cabinet de recrutement et 31% des cas en entreprise ».

Marilou Bruchon-Schweitzer distingue 3 méthodes d’analyse graphologique :

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-l’analyse holistique qui établit un rapprochement entre l’écriture et le profil psychologique de la personne

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-l’analyse empirique fondée sur les styles d’écriture et non sur les traits scripturaux

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-l’analyse expérimentale qui isole les signes graphiques les uns des autres pour les analyser.

Apres avoir examiné toutes les études consacrées a ces méthodes depuis 70 ans, Marilou Bruchon-Schweiser conclut que « l’analyse graphologique est contestable pour l’instant comme outil de sélection professionnel ».

Explication :
la méthode holistique donne en effet entre 50 et 70% de rapprochements corrects, soit a peine plus que ce que le hasard aurait pu donner.

Pas plus de succès pour la méthode empirique où la comparaisons entre groupes professionnels et pathologiques n’a donné  aucune différence spectaculaire.
Enfin, 26 études sur la dernière méthode ont été effectuées pour essayer d’établir une corrélation entre les signes scripturaux et la personnalité. Le résultat est sans appel: 5 études seulement ont abouti à des résultats significatifs. Les attaques répétées de la communauté scientifique sont donc largement motivées…

Si on sait qu’il existe un lien direct entre le cerveau et la main qui écrit, le cerveau n’en reste pas moins un des sujets les plus complexes et les plus inabouti scientifiquement.

 

La graphologie : en fin de cycle de vie ?

La graphologie est un sujet à polémique dans l’univers du recrutement : de nombreux recruteurs affirment trouver l’emploi de ce genre de méthodes ridicule mais les chiffres démontrent qu’une grande partie d’entre eux les utilisent encore et qu’il ne s’agit pas d’un simple effet de mode mais bel et bien une spécificité culturelle. Comme l’a démontré Marilou Bruchon-Schweitzer, la pertinence de l’utilisation de cette méthode reste à démontrer, ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes avec la législation. A l’heure actuelle, certains recruteurs parlent déjà de la graphologie comme une méthode dont le cycle de vie aurait déjà entamé sa période de déclin qui risque d’être d’autant plus précipité par l’utilisation croissante d’Internet dans le processus de recrutement….

  Espagne FRANCE Grande-Bretagne Irlande Portugal
Dossier de candidatures 87 95 97 91 83
Entretien avec plusieurs personnes 85 92 71 87 97
Références professionnelles 54 73 92 91 55
Tests psychométriques 60 22 46 28 58
Essais professionnels 72 28 45 41 17
Données biographiques 12 26 8 7 62
Sélection en groupes 22 10 13 8 18
Graphologie 8 57 1 1 2
Centres d’évaluation des potentiels 18 9 18 7 2
SOURCE : extrait de l'Observatoire Européens de gestion des ressources humaines 1992, Price Waterhouse, groupe ESC LYON, Cran Field Project.
Sources
Les tests de sélection en question (Marie Magdeleine Bernier et Arnaud d’Aboville les Editions d’organisation1980 La graphologie : p40
Entraînez-vous aux tests de sélection (Gérard Roudaut, l’Etudiant1994) P158Réussir les tests de recrutement ( Sandrine Duhamel, Jeunes Editions, 1998).
Vos droits face au tests p23 24
Le recrutement de A à Z (Josiane Agard et Philippe Vaz, Inter Editions,1988)
Pour la science N°201 juillet 1994 www.ciep.fr  (Centre International d’Etude Pédagogique) www.lerucher.com   (le droit des candidats à l’embauche)
 

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