 |
|
Focus
: un professionnel du juridique social : Marc Leger
|
Précédent
interview RH & NTIC |
|
De
MARC LEGER Par
Jivko PANEV - TRiPALiUM |
|
DIRECTEUR
JURIDIQUE ET DES RELATIONS COMMERCIALES DU CEA
|
| Q1 |
Bonjour,
pouvez-vous vous présenter et donner rapidement quelques
indications sur votre parcours professionnel ? |
| Q2 |
Quelles
fonctions exercez-vous actuellement ? |
| Q3 |
Ce
secteur n’est donc pas à la DRH ? |
| Q4 |
D’où
vient votre intérêt pour le droit social ? |
| Q5 |
Pouvez-vous
nous parler des évolutions que vous avez vécues en ce domaine
depuis que vous avez commencé à vous y intéresser ? |
| Q6 |
Pensez-vous
que ces évolutions ont été source d’améliorations ? |
| Q7 |
De
ce point de vue, que pensez-vous de la mise en place des 35
heures ? |
| Q8 |
Vous
savez bien que dans certains pays, les droits des travailleurs
sont loin d’être ceux que nous connaissons en France.
N’est-ce pas la preuve que la limitation de la durée du
travail doit répondre à une volonté politique ? |
| Q9 |
Au
terme de cet entretien, pensez-vous qu’il existe encore des
progrès à accomplir en entreprise dans le domaine social ? |
|

Par Jivko Panev
|
|
| Tripalium :
Bonjour, pouvez-vous vous présenter et
donner rapidement quelques indications sur votre parcours professionnel ? |
|
ML :
Je m’appelle Marc Léger. J’ai 53 ans. J’ai fait des études de
droit à Paris II et Paris I. J’ai obtenu un DES (Diplôme d’Études
Supérieures) de droit des affaires et un DES de droit du travail. Parallèlement,
j’ai fait des études de russe aux Langues O’. J’ai également été
à l’Institut de Droit Comparé, à l’Institut d’Administration des
Entreprises et à l’Institut d’Études Politiques de Paris (Section
Economique et Financière). J’ai véritablement commencé ma carrière
professionnelle en 1977 comme juriste social à COGEMA (Compagnie Générale
des Matières Nucléaires), puis à Creusot-Loire. Je suis revenu à
COGEMA où j’ai continué à travailler dans le domaine juridique social
à la DRH. Enfin, je suis entré au CEA (Commissariat à l’Énergie
Atomique) en 1991 dans le Département des affaires juridiques.
|
| Tripalium :
Quelles fonctions exercez-vous actuellement ? |
|
ML :
Depuis bientôt 10 ans, j’occupe le poste de Directeur juridique et des
relations commerciales du Commissariat à l’Énergie Atomique. Mes
fonctions sont à la fois celles d’un directeur juridique classique,
avec les spécificités propres à un établissement public de recherche
dont les activités sont extrêmement variées (du nucléaire aux micro et
nanotechnologies en passant par les sciences du vivant et les sciences de
la matière), et celles d’un directeur des achats chargé d’établir
la réglementation applicable, de définir la politique d’achat dans ses
grandes orientations et de négocier les marchés nationaux correspondant
aux achats à caractère répétitif.
Dans le secteur juridique, nous traitons à peu près tous les domaines du
droit avec une particularité qui tient au fait que le CEA est un établissement
public de l’État, donc un organisme public, et qu’il est assimilé à
un EPIC (c’est-à-dire à un établissement public à caractère
industriel et commercial), ce qui le conduit à être soumis à un certain
nombre de règles de droit privé. Ainsi le personnel est-il régi par le
droit commun du travail, ce qui rend le CEA comparable à une entreprise
privée. Ma direction comporte un secteur droit social assez développé,
qui à la fois s’occupe des contentieux (de droit du travail et de droit
de la sécurité sociale) et conseille les directions et toutes les unités
opérationnelles sur les questions juridiques en matière de gestion de
personnel et de fonctionnement des institutions représentatives.
|
| Tripalium :
Ce
secteur n’est donc pas à la DRH ? |
|
ML :
Il est à la Direction juridique depuis toujours. Mais nous avons évidemment
des relations très étroites avec la DRH, nos activités étant complémentaires.
La place des juristes sociaux est un sujet de discussion, quand ce n’est
pas un objet de conflit, dans la plupart des grandes entreprises. Il
semble depuis quelques années qu’il existe un plus grand nombre de cas
où ce secteur est rattaché à la DRH. Il est vrai que le droit social
est une branche du droit bien particulière et qui a acquis une complète
autonomie ; rares sont les juristes généralistes, et a fortiori les
directeurs juridiques, qui ont une (vraie) compétence dans ce domaine ;
ils ne sont donc pas mécontents de laisser ce nid d’embûches, où la réglementation
et la jurisprudence évoluent à grande vitesse, aux spécialistes des RH.
Personnellement, et pas seulement parce que je me suis toujours passionné
pour le droit social, je suis convaincu qu’une direction juridique ne
peut pas ignorer un domaine d’activité aussi majeur dans la vie d’une
entreprise : s’il y a grève, la production est perturbée et les
engagements contractuels risquent de ne pas être tenus ; en cas
d’acquisition ou de cession d’activité ou de société, la solution
apportée aux problèmes sociaux conditionne souvent la réalisation de
l’opération, etc…Il faut donc être sensibilisé à ces questions
pour pouvoir anticiper les réponses à y apporter. Quand on croit que le
droit est simplement un mécanisme d’application d’une règle, on se
trompe complètement : les problème humains, vrais ou faux, justifiés
ou pas, finissent toujours par vous rattraper et il faut les traiter, en
respectant les règles et en ayant la considération qui s’impose pour
ce qu’on appelle la « ressource humaine ».
|
| Tripalium : D’où
vient votre intérêt pour le droit social ? |
|
ML :
Pendant mes études de droit, j’ai découvert le droit du travail avec
de très grands professeurs (MM. Camerlynck, G. Lyon-Caen, Verdier,
Mme Cathala). Et, sans exagération, je peux dire que ce fut pour moi une
quasi-révélation : c’est un droit vivant, original et ingénieux,
en prise directe avec les activités humaines, reflet des luttes pour la défense
des droits des hommes et des femmes au travail. C’est autrement plus
excitant que le droit des sociétés ou le droit fiscal ! Et pourtant
il faut aussi en faire !
|
| Tripalium :
Pouvez-vous nous parler des évolutions que vous avez vécues en ce
domaine depuis que vous avez commencé à vous y intéresser ? |
|
ML :
C’est vraisemblablement l’une des branches du droit qui a connu l’évolution,
je devrais même dire « les » évolutions les plus
importantes. Quand j’ai fait mes études, le droit du travail n’était
même pas encore codifié ; mais c’est un détail puisque la
codification de 1973 s’est faite à droit constant. Ce droit a connu de
grandes réformes, qui coïncident avec des changements politiques au
niveau national : sans parler de la loi de 68 reconnaissant
l’existence des syndicats dans l’entreprise, de la loi de 73 sur
l’intérim ou de celle de 75 sur le licenciement économique, le premier
grand train de réformes est venu avec les fameuses « Lois Auroux »
de 82 et celles qui ont suivi, dont beaucoup étaient issues du rapport du
même nom (loi de démocratisation du secteur public, loi sur l’égalité
professionnelle…) ; la seconde vague, ce sont bien sûr les lois sur les
35 heures, et plus récemment celles sur l’épargne salariale et la
modernisation sociale. J’ai le sentiment d’avoir dû réapprendre au
moins deux fois tout ce que j’avais acquis pendant mes études.
Et je ne parle que des changements législatifs. Il y a aussi toute la réglementation
en matière d’hygiène et de sécurité, codifiée ou pas, qui constitue
un monde en soi, également très évolutif. Et la jurisprudence :
regardez les revirements de la Chambre sociale de la Cour de cassation à
propos de l’interprétation de l’article L. 122-12 du code du travail,
selon lequel les contrats de travail sont maintenus avec le nouvel
employeur en cas de modification dans la situation juridique de
l’employeur précédent. Certaines branches d’activité directement
concernées, comme celles relatives aux prestations de service (nettoyage
et restauration d’entreprise), ont été conduites à s’adapter en
conséquence (au travers d’accords collectifs).
|
| Tripalium :
Pensez-vous que ces évolutions ont été source
d’améliorations ? |
|
ML :
Tous les changements en matière législative ou réglementaire sont
toujours présentés comme des progrès. C’est le moteur de l’action
politique. Globalement, je crois qu’on peut dire qu’ils ont
effectivement constitué des améliorations, pour cette bonne raison
qu’ils sont conçus pour répondre à un besoin ou à une attente du
monde du travail ou des entreprises. C’est une autre question de savoir
si ces améliorations sont durables.
J’en prendrai deux
exemples : le droit d’expression et le droit de retrait en cas de
situation dangereuse, qui ont été introduits dans le code du travail par
deux des lois Auroux. Le premier a été présenté comme un signe de plus
grande démocratie dans l’entreprise, le travailleur étant considéré
comme un citoyen ayant le droit de s’exprimer à la fois directement,
collectivement et librement sur le contenu, les conditions d’exercice et
l’organisation de son travail sans risque d’être sanctionné ;
la loi lui a donc conféré le droit de constituer des « groupes
d’expression », sans représentation possible, et dans les
entreprises dites démocratisées, c’est-à-dire celles du secteur
public soumises à la loi de juillet 1983 relative à la démocratisation
du secteur public, celui de créer des « conseils d’atelier et de
bureau ». Passé l’engouement momentané, les salariés ont eu
beaucoup de mal à se prendre en mains et à faire vivre durablement les
groupes d’expression. De leur côté, les organisations syndicales ont dénoncé
ce droit comme constituant une arme contre la représentation syndicale.
Ainsi, très rapidement, le droit d’expression est tombé en désuétude
et il ne constitue plus aujourd’hui qu’une vieille lune, bien qu’il
réponde, de mon point de vue, à un besoin de la vie au travail.
La seconde innovation,
le droit de retrait, a connu plus de succès, peut-être parce qu’il
s’inscrivait davantage dans la tradition du droit du travail, protecteur
des droits des travailleurs face aux risques d’accident ou de maladie.
Mais pour autant, la conception assez restrictive que la jurisprudence a
eue de ses conditions d’application a fait qu’il est très peu mis en
œuvre et d’ailleurs très peu connu des salariés.
La leçon que j’en
tire est que, quelles que soient les bonnes intentions que le législateur
peut avoir à l’égard du monde du travail, on ne peut pas lui imposer
des innovations dès lors qu’elles ne procèdent pas d’un besoin issu
de l’expression des travailleurs eux-mêmes.
Le législateur a
d’ailleurs fini par comprendre ce mécanisme quasi naturel d’élaboration
du droit du travail en acceptant à plusieurs reprises l’idée que les
partenaires sociaux expérimentent des innovations, bien entendu négociées,
le plus souvent au niveau des branches d’activité, dont la loi a tiré
les enseignements et qu’elle a consacrés en les étendant à
l’ensemble des salariés. |
| Tripalium :
De
ce point de vue, que pensez-vous de la mise en place des 35 heures ? |
|
ML :
Sur les modalités de mise en place elles-mêmes, je suis évidemment très
réservé compte tenu de ce que je viens de dire, puisque les 35 heures
ont été imposées par le législateur. Et ce ne sont pas les maigres créneaux
de négociation ouverts aux entreprises pour négocier l’introduction
des 35 heures qui ont changé quoi que ce soit. Je suis personnellement
convaincu qu’on ne décrète pas l’organisation des entreprises ni
d’ailleurs celle de l’économie. Dans un monde totalement ouvert à la
concurrence, c’est-à-dire à la loi de l’offre et de la demande, dans
un univers économique sans frontière, il me paraît difficilement
envisageable que dans un pays donné on décide unilatéralement de
limiter la durée du travail ou de commander d’une façon ou d’une
autre l’organisation du travail. On ne peut certes admettre à
l’inverse qu’il n’y ait pas de durée maximale et qu’on en
revienne à des excès, comme ceux qui ont légitimement incité, dès le
milieu du 19è siècle, quelques grandes figures politiques ou sociales à
lutter pour un équilibre raisonnable de la vie professionnelle et de la
vie privée.
|
| Tripalium : Vous
savez bien que dans certains pays, les droits des travailleurs sont loin
d’être ceux que nous connaissons en France. N’est-ce pas la preuve
que la limitation de la durée du travail doit répondre à une volonté
politique ? |
|
ML :
Je suis bien sûr d’accord avec cette idée. Très peu de grandes avancées
sociales ont résulté d’un acte spontané des entreprises, sauf
quelquefois dans de grandes entreprises familiales à gestion
paternaliste. La plupart du temps, c’est le pouvoir politique qui les a
imposées : semaine de 40 heures, congés payés, représentants du
personnel et des syndicats, etc… Cependant, dès lors que ces avancées
constituent un socle minimal, il me semble qu’il faut rendre aux
entreprises et aux syndicats leur liberté de négocier, en leur laissant
la possibilité d’adapter, en plus ou en moins par rapport à une
certaine norme, les avantages accordés au personnel en tenant compte des
données économiques propres à chaque secteur d’activité, voire au
contexte local. A cet égard, il serait sans doute souhaitable que les règles
concernant le licenciement collectif, aujourd’hui d’une incroyable
complexité et très contraignantes, soient assouplies, en offrant un plus
large champ à la négociation entre les partenaires sociaux. Ce n’est
pas en rendant très difficiles ou coûteux les licenciements économiques
qu’on peut véritablement développer l’emploi.
Quant aux pays où les
règles sociales sont faibles, et qui pour cette raison attirent certaines
entreprises, y compris de grandes entreprises internationales, il est
clair que l’objectif de libre concurrence, qui est au cœur du système
capitaliste, doit inciter les grandes nations à obtenir, dans les
instances adaptées, que l’équilibre soit rétabli entre leurs
travailleurs et ceux de ces pays, non seulement pour des raisons économiques
mais également pour des motifs de moralité sociale. Je suis
personnellement choqué par le fait que le niveau plus ou moins élevé
des « statuts sociaux » des travailleurs constitue un critère
de concurrence internationale alors que la compétitivité économique
devrait seule faire la différence.
Pour revenir aux 35
heures, je pense qu’on ne peut imposer une diminution de plus de 12 % de
la durée du travail de façon uniforme pour les grandes et pour les
petites entreprises. Pour cette raison, il me semble que les
assouplissements envisagés par le gouvernement répondent à un réel
besoin d’adaptation. |
Tripalium : Au terme de
cet entretien, pensez-vous qu’il existe encore des progrès à accomplir
en entreprise dans le domaine social ?
|
|
ML :
Il est évident que même si le droit du travail français peut être
considéré comme étant « en avance », y compris à l’intérieur
de l’actuelle Union européenne, il y a toujours des améliorations à
apporter, ne serait-ce que parce que tous les travailleurs ne bénéficient
pas de la même manière de l’application des règles telles qu’elles
sont établies.
Il existe en
particulier un domaine important où des progrès peuvent être accomplis,
qui est celui des droits de l’homme (et de la femme bien sûr !) au
travail. De ce point de vue, les lois sur le harcèlement sexuel et, plus
récemment, sur le harcèlement moral constituent des avancées très
positives en faveur des salariés. Elles devraient inciter les entreprises
à veiller plus étroitement au respect d’un minimum de principes de
bonne gestion du personnel par les responsables hiérarchiques. On peut
donc se réjouir de ce mouvement consacré par le législateur sous la
pression de l’opinion publique. |
|